Votre frigo est vide, vous n'avez plus rien à manger. Vous repoussez ce moment depuis plusieurs jours, faisant les fonds de tiroir et inventant de nouveaux plats à base de restes périmés, mais l'inévitable surgit devant vous : vous devez faire des courses.
Faire les courses est pour vous synonyme de cruel calvaire, d'horrible torture, de supplice interminable. Vous attendez avec impatience l'époque où vous pourrez effectuer vos achats de dentifrice comme de légumes sur Internet, et qu'un charmant jeune homme vous les amènera à votre porte et les rangera dans votre placard gratuitement. Après avoir passé un coup de chiffon pour enlever les grains de riz collés sur l'étagère. Et dégivré votre frigo. En attendant ce jour béni, vous vous tapez toutes ces besognes vous-même.
Après avoir tourné pendant une bonne demi-heure sur le parking bondé du magasin, vous dégotez une place entre deux voitures mal garées ; des conducteurs sournois ont du le faire exprès, et doivent vous espionner en riant, cachés derrière un poteau. Vous vous contorsionnez, ouvrant délicatement votre portière, réprimant une envie folle de griffer la carrosserie de la voiture voisine.
Vous pouvez partir chercher un caddie. Vous glissez votre pièce de un euro (retrouvée sous le siège arrière) dans la fente prévue à cet effet, mais ça ne marche pas. Vous poussez, puis tirez sur l'attache rouge, les deux bras tendus et un pied calé contre le caddie de devant. Il se débloque soudainement et vous manquez de vous retrouver quinze mètres derrière, les fesses dans une flaque d'eau.
Comme à chaque fois, vous êtes tombée sur l'unique caddie détérioré du magasin. La roue avant droite est bloquée et de travers. Vous avancez laborieusement, maintenant le chariot en rotation permanente pour qu'il roule à peu près droit, le buste penché vers l'avant et le front dégoulinant de sueur, les jambes courant dans le vide sur le carrelage glissant.
Etant donné que vous tenez un minimum à vos pauvres vertèbres, vous utilisez la technique de la flemmarde-sans-gêne : vous laissez, pendant que vous flânez tranquillement dans les différents rayons, votre caddie en plein milieu de l'allée centrale, devant le stand de promotion de papier toilette, de sorte que le magasin entier en soit dérangé. Avec un peu de bol votre chariot va bloquer l'abruti garé à côté de votre voiture.
Vous sortez de votre poche une liste digne d'un papyrus égyptien et avancez, tout en la relisant une bonne dizaine de fois. Vous dévalisez le rayon boîtes de conserve (très pratique pour dépanner, quand votre frigo sera vide). Vous prenez du cassoulet, des haricots verts, du taboulé prêt en cinq minutes, et de la choucroute, ça changera. Rayon chocolat/confiseries : vous courez sans regarder sur les côtés. Mais vous avez une excellente vision périphérique, et avez entraperçu du chocolat blanc praliné, votre préféré. Vous faites demi-tour et en prenez trois plaques (mais ça n'est pas pour vous, c'est surtout lui qui en mange). Rayon fruits et légumes : vous prenez dix-huit petits sacs en plastiques car vous êtes une grande consommatrice de verdure ; vous vous léchez les doigts plusieurs fois avant de parvenir à les ouvrir, pour y déposer des carottes, un kilo de courgettes, et plein d'autres légumes qui, c'est sûr, partiront vite. Il ne vous reste plus qu'à trouver les touches correspondantes pour peser vos dix-huit sacs un par un. Heureusement, ils ont mis des petits dessins.
Arrive l'instant que vous redoutez : le passage en caisse. La numéro trente-deux semble avancer assez vite, vous vous installez derrière un homme portant un panier rempli de canettes de bières de cinquante centilitres. Vous avez envie de faire un commentaire mais vous retenez, votre caddie contient trois bouteilles de vin rouge, du porto et un pack de bières pour samedi soir. Mais vous, vous n'avez pas que ça ! Vous repérez la personne qui est au même niveau que vous à la caisse d'à côté (une grosse dame avec un manteau rouge), histoire de vérifier si vous avez fait le bon choix ou si, une fois de plus, vous êtes tombée sur la caissière aux deux mains gauches et à l'unique hémisphère gauche.
L'attente commence. Vous cherchez quelque chose à observer pour passer le temps. Les couvertures de magazines télé feront l'affaire. Après avoir lu et relu les potins de la Star'Ac et le titre de la nouvelle série américaine à la mode, vous vous ennuyez ferme. Vous décidez alors de regarder derrière vous et de déduire la personnalité des gens et leur vie privée rien qu'au contenu de leur caddie. Ca occupe.
Une jeune fille arrive derrière vous avec seulement un rouge à lèvre (elle a bien choisi son moment) et vous observe d'un air implorant, désignant du regard votre montagne de courses. Agacée, vous vous sentez obligée d'être courtoise, mais sentez immédiatement une vague de regret monter en vous.
Une demi-heure plus tard, alors que la grosse dame au manteau rouge est sûrement déjà rentrée chez elle et regarde Plus belle la vie, tranquillement installée dans son canapé, vous trépignez d'impatience derrière la fille au rouge à lèvres, vous rongeant les ongles et imaginant une scène de meurtre, car son unique article ne passe pas. La caissière, le regard bovin et l'attitude nonchalante, balance un téléphone au bout de son bras ; elle vient d'appeler une certaine Kelly qui débarque en roller pour amener un autre rouge à lèvres, qui passe. Sauvée. La fille peu enfin sortir son chéquier (elle n'a plus de monnaie). Elle fouille dans son sac et y trouve un stylo, qui ne marche pas. La caissière lui prête le sien en lui demandant une pièce d'identité, dont elle recopie le numéro, lentement, chiffre par chiffre. Il y en a environ vingt-quatre. Au rythme d'un chiffre à la minute, vous louperez même le journal de vingt heures.
Enfin votre tour, la caissière vous lance enfin un « bonjour » manquant cruellement de sincérité (vous êtes devant son nez depuis une demi-heure, elle n'avait pas du vous voir), alors même qu'elle retire un petit panneau indiquant « Un sourire et je suis à vous ». Haaa, la théorie !
Vous déposez à toute vitesse vos boîtes de conserve, sachets de légumes et packs d'eau, allongée sur le bord du caddie et les jambes dans le vide pour parvenir à saisir les articles du fond. La caissière, si lente tout à l'heure, a mis le turbo rien que pour vous. Elle passe tous vos achats devant son petit robot qui fait « tut » à chaque code-barres. Vous sortez votre carte bleue, votre ticket de parking et votre carte de fidélité. En effet, vous avez hâte de revenir.
Arrivée à la voiture, vous ressortez toutes vos courses (ça ne fait jamais que la quatrième fois que vous les déplacez) pour les ranger n'importe comment dans le coffre. Votre superbe organisation de tout à l'heure ne ressemble plus à rien, étant donné qu'ils ne donnent plus de sachets plastiques. Il paraît que ça va sauver la planète ; pour le moment ça ruine juste les clients qui achètent chaque semaine trois sacs à dix centimes, avant de rentrer chez eux en voiture et de se faire couler un bain.
De retour chez vous, il ne vous reste plus qu'à tout ressortir et à tout ranger dans vos placards (ça ne fait jamais que la cinquième fois que vous les portez). Sachant que vous habitez au cinquième étage sans ascenseur. Vous n'en pouvez plus et vous affalez dans votre fauteuil. Vous êtes en sueur, les bras tremblant d'effort, les jambes flageolantes. Vous êtes harassée.
Ce soir vous n'aurez pas le courage de faire à manger. Vous ouvrirez une boîte de cassoulet, ça dépanne.