Le problème majeur du dimanche midi, c'est qu'il suit de quelques heures à peine le samedi soir ; en général vous êtes encore à deux grammes et n'avez qu'une envie : garder votre vieux pyjama, rester sous votre couette, boire de l'eau gazeuse toute la journée, vous lever pour vomir l'eau gazeuse puis vous recoucher.
Mais le propre des invitations aux repas de famille du dimanche, c'est d'être obligatoire. Vous vous pointez donc à treize heures, pas vraiment fraîche. Vos parents sont sur le pied de guerre, levés depuis six heures du matin pour la préparation du repas, un tablier de cuisine greffé sur le ventre, une cuiller en bois dans la main droite. Le cocktail d'accueil est déjà prêts et les verres bien remplis, vous ne pouvez pas refuser. Ca tombe bien, c'est du rhum. Juste après une cuite au Ti'punch, vous aviez hâte d'y regoûter.
On s'installe dans le salon en entamant la discussion travail. Chacun explique qu'il est très mal payé et que ses collègues sont abominables et que son patron l'exploite. On aborde ensuite le problème dramatique du chômage, qui touche tant de jeunes (vous acquiescez). Et les hommes politiques, tous des pourris, mais dans certains partis beaucoup plus que dans d'autres. La guerre dans le monde (vous hochez la tête). Les impôts. La fuite des cerveaux (bizarre, personne n'a fuit dans cette famille). Le pétrole qui va bientôt nous manquer. L'augmentation du prix de l'électricité (vous bâillez discrètement). Le pouvoir d'achat des ménages. La démission des parents (on sert une deuxième tournée de cocktail). L'impuissance des instituteurs. L'incohérence de l'éducation nationale. Les fonctionnaires. Les titres du journal d'hier. La moumoute du présentateur (tiens, le second cocktail commence à faire effet). La mesquinerie des voisins. Progressivement la conversation dérive, allant jusqu'à : « Qu'est-ce qu'une tomate avec une cape ? – Super tomate ! », puis atteignant son summum avec : « Et un petit pois avec une cape ? Et non c'est pas super petit pois, c'est super tomate déguisé en petit pois ! ».
On passe enfin à table. Vous ne mourez pas vraiment de faim, et c'est bien dommage, car vous allez devoir goûter, sous peine de devoir justifier votre manque d'appétit ou votre éventuelle anorexie, aux deux entrées (coquilles Saint-Jacques et saumon fumé sur toasts), au sanglier sur lit de pommes de terre, au plateau de fromages réunissant les variétés de la France entière, au gâteau à la crème accompagnant le café, et enfin, le clou du repas, à la goutte. Le verre que vous devez boire « cul-sec » et qui vous achève. Il achève d'ailleurs la famille entière, qui roupille autour de la table une demi-heure plus tard.
Pour remettre de l'ambiance, votre frère propose un scrabble (il est nul au Pictionnary). Tout le monde est partant. Un immense sentiment de désespoir vous envahit ; c'est parti pour trois bonnes heures de pseudo-réflexion et de conflits, alors que votre grande naïveté vous amènait à penser qu'un jeu se doit, par définition, d'être ludique.
Chacun pioche sept lettres et tourne son support, l'air soupçonneux, de peur que son voisin ne les lui vole ou jette un oeil pour piquer des idées. Curieuse précaution, a priori personne n'a les mêmes lettres. On tire une lettre au hasard pour désigner l'heureux élu qui aura trois secondes chrono pour trouver le premier mot ; pour une fois ça ne tombe pas sur vous. Vous pouvez poursuivre votre sieste.
Quelqu'un vous tire de votre léthargie, c'est votre tour. Conscient de votre désarroi, votre cher et tendre s'avance vers vous et vous murmure « Tu veux que je regarde ? », ce à quoi vous lui rétorquez un « NON MERCI, j'me débrouille très bien », telle un Cerbère à au moins dix-huit têtes enragées. Vous avez des lettres pourries, et ne pouvez rien pondre à part S-O-T, un sot (masculin de sotte, au cas où ils n'auraient pas compris). Trois points. Superbe.
Arrive le tour de votre père. Il se tient le front dans les mains depuis une bonne dizaine de minutes, mais personne n'ose lui dire qu'il est long. Vous, on vous a insultée trois fois durant les cinq secondes où vous avez déposé votre sot.
Il relève la tête et demande innocemment si on a droit au dictionnaire. Le débat est relancé, la polémique est repartie. On récapitule les règles afin d'éviter toute tricherie. Premièrement, consulter le dictionnaire est autorisé, mais il faut savoir à l'avance quel mot on veut voir. Deuxièmement, les verbes conjugués sont interdits. Il n'y a pas de troisièmement, personne n'ose poser de limite de temps.
Votre père se saisit donc du dictionnaire, regarde trois mots, mais il savait à l'avance qu'il voulait voir ces trois mots. Quelques personnes marmonnent dans leur barbe; devant le fait accompli, on accepte. Le poids de son crâne trop rempli retombe entre ses mains quelques minutes. Puis, se redressant solennellement, il place un I sous le S de votre sot en précisant « Si, symbole chimique du silicium » (ou bien comme dans la phrase si j'avais plus de vocabulaire, mais ce serait trop simple). Il place un C sous le O de votre sot : « Oc, mot signifiant oui dans les régions de France situées approximativement en dessous de la Loire ». Il place un A sous le T de votre sot : « Ta, symbole chimique du tantale » (ou bien comme dans la phrase si j'étais ta mère, mais ce serait trop simple aussi). Enfin, derrière ica, qui ne veut rien dire, il rajoute ques et vous énonce tout naturellement que les icaques sont les fruits de l'icaquier.
Triomphant, il se met à compter ses points, à voix haute, un à un. On aurait tendance à penser que c'est pour ne pas en oublier, mais il s'agit en réalité d'une subtile stratégie destinée à réduire en bouillie le moral des autres joueurs, en leur laissant croire, à chaque point comptabilisé, qu'il s'agit du dernier. S'additionnent donc les points de chaque lettre, puis le mot compte triple (que vous avez lamentablement loupé), et enfin le scrabble, cinquante points de plus car toutes ses lettres sont casées. Il annonce un score de cent six points, et rajoute avec une humilité feinte que pour un début, c'est pas mal. C'est à cet instant que vous abandonne toute envie de réfléchir.
La partie se termine. Votre père est debout sur la table et danse la lambada pour fêter son passage au-dessus de la barre des quatre cents points, grâce à ximénie qu'il vient de placer sur un autre mot compte triple.
De votre côté, vous avez amassé trente-deux points en cinq tours, en plaçant honteusement calé, vide, déçu, et crotte. Votre père vous couve d'un regard dégoulinant de pitié et vous rassure : pour un début, c'est pas mal.