Plateau-télé

Plateau-télé
Enfin calée au fond du siège de sa voiture. Les réunions du mardi soir lui donnent toujours l'envie folle de démissionner : c'est en effet le seul jour de la semaine où elle croise son boss, un post-soixante-huitard désabusé aussi charismatique que Gaston Lagaffe.
Elle souffle un grand coup. C'est parti pour une demi-heure de bouchons, qu'elle déteste et apprécie à la fois. Juste le temps de repasser en mode vie privée. Ce soir, comme beaucoup d'autres, sa vie privée se résumera à plateau-télé/infos/météo/reportage alarmant sur la délinquance.

Saucisse-purée, ça ira. Le lait est en train de chauffer, ça lui laisse deux minutes pour jeter un ½il sur sa boîte mail. « Vous avez 0 nouveau(x) message(s) ».
Un pchchchch familier la sort de la torpeur dans laquelle une passionnante partie de solitaire l'a plongée. Le lait a débordé. Les saucisses ont explosé dans le micro-ondes et sont toutes desséchées, mais c'est mangeable.

Enfin calée au fond de son fauteuil.
« Madame Monsieur bonsoir. Les titres de ce journal : Irak, un kamikaze a fait explosé une bombe cet après-midi dans le quartier sud de Badgad, devant une école primaire. Les secours déplorent quinze morts et dix blessés graves ». Les saucisses sont dures à mâcher. « Vaste réseau de pédophilie démantelé en région parisienne. Une trentaine de personnes vient d'être mise en garde à vue. La police poursuit ses perquisitions ». La purée lui brûle la gorge. « Economie, le moral des ménages est en baisse ce mois-ci, moins 3% de consommation ». Elle n'a plus faim.

La présentatrice-météo s'est pris un coup de vieux, mais son sourire niais pour annoncer un temps pourri n'a pas bougé d'un poil.

Page de pubs. Crème glacée spécial-régime, barres chocolatées enrichies en vitamines, dentifrice spécial-blancheur, gel anti-cellulite, céréales spécial-minceur, des enfants meurent de faim en Afrique, viande de b½uf, crème anti-rides, fromage allégé, pour votre santé éviter de grignoter entre les repas, eau enrichies en minéraux spéciale-capital jeunesse, dons pour médecin sans frontières, chocolat noir fourré à la noix de pécan, assurance-vie, chips ultra-croustillantes, jus de fruit allégé en sucre et rempli d'aspartame, manger-bouger.fr.
Elle se lève péniblement pour aller se jeter sur les deux magnums au chocolat blanc qu'il reste dans le congélateur.

Un générique percutant, heureusement masqué par les scrounch-scrounch que ses mandibules font subir au magnum, se fait entendre. Un pseudo-journaliste lui annonce que les chiffres de la délinquance ont augmenté de 10% en cinq ans. Que son confort de vie diminue à vue d'½il. Que sa maison sera brûlée et saccagée par une bande de sauvages qui viennent piquer le travail des français alors que ces derniers n'en ont pas. Que sa poubelle sera incendiée le 31 décembre. Que ses enfants seront agressés à la sortie de l'école, ou pire, sombreront dans le trafic d'armes et de drogue. Le tout filmé en caméra cachée, sur fond d'images saccadées, de visages brouillés, de voix déformées, de flics blasés, de grands-mère paniquées.

Enfin calée sous la couette. C'est bon d'être dans son lit.
Le monde tourne mal. L'ennemi est partout. Dès demain elle passera à l'armurerie du coin pour se protéger avec une bombe lacrymogène. Même à Versailles on n'est plus en sécurité.

# Posté le mercredi 28 janvier 2009 14:46

Modifié le vendredi 13 février 2009 12:38

Les neutres

Les neutres
Les discussions politiques ont deux objectifs : un, vous brouiller avec votre famille ; deux, vous brouiller avec vos amis.

Pour vos amis, vous êtes un peu trop à droite. Si vous osez émettre la moindre opinion contraire à la leur, vous vous retrouvez immédiatement targuée de sale capitaliste-royaliste qui ne penserait qu'à faire fructifier son patrimoine (votre banquier rigolerait bien), à abattre le premier syndicaliste qui passe, et à faire copain-copine avec le big boss. Cataloguée et honteuse, vous vous écrasez. Vous vous projetez dix années plus tard, le buste orné d'un collier de (vraies) perles, jupe plissée et boucles d'oreilles en or massif, brushing impeccable, un gros diamant trônant sur votre annulaire gauche en référence au gros portefeuille de votre mari PDG, faisant les cent pas dans une maison à la pelouse bien tondue, à l'inverse de votre maillot, et donnant des ordres en langage des signes à une pauvre femme de ménage immigrée sous-payée. C'est vrai, vous ne voulez pas devenir comme ça. Ils ont peut-être raison. Et puis un facteur comme président de la république, pourquoi pas ! Vos colis seraient moins souvent égarés, ce serait génial !

Pour votre famille, vous êtes un peu trop à gauche. Si vous osez émettre la moindre opinion contraire à la leur, on vous attribue d'office le titre de socialiste-glandeuse-jm'enfoutiste, dont le seul objectif serait de gagner plus en travaillant moins, la seule ambition d'attendre le prochain jour férié et le prochain jour de grève, et la seule réflexion de méditer sur l'assassinat de votre salaud d'employeur. Cataloguée et, une fois de plus, honteuse, vous vous écrasez. Vous vous projetez dix ans plus tard, un vieux poncho usé sur le dos, un pétard à la main et l'inscription « Peace and Love » tatouée sur l'épaule, apportant une Kro à votre pacsé qui, affalé dans le canapé après sa journée passée à toucher le RMI, commenterait le JT en insultant le président américain. Vous ne voulez pas non plus devenir comme ça. Eux aussi ont peut-être raison. Après tout, un borgne président de la république, pourquoi pas ! Voir d'un seul ½il permet peut-être de ne voir que le bon côté des choses ! (Ah non, lui c'est le mauvais ½il).

Ainsi à certaines périodes de la vie démocratique, les gens se métamorphosent littéralement. De tolérants ils passent à implacables, de calmes à excités, de pacifistes à quasi-meurtriers. C'est effarant. Vous ne saisissez pas comment glisser un bout de papier dans une urne pour désigner un personnage médiatique une fois tous les cinq ans, peut les enflammer à ce point. Probablement parce que, à part les sondages du style « Utilisez-vous cette marque de papier toilette ? Fréquemment, régulièrement, rarement, jamais ou sans opinion ? », on ne leur demande jamais leur avis.

Ils décident donc de se rattraper, et se mettent à reproduire le triste spectacle que nous donne à voir la télévision : deux individus exprimant des arguments prémâchés qu'ils considèrent comme totalement novateurs ; prétendant dialoguer entre adultes pour finalement partir en claquant la porte, rouges de colère, cheveux hirsutes et chemise débraillée, jetant un dernier « de toute façon vous êtes tous des cons ».

Ainsi, que ce soit lors de repas de famille ou soirées arrosées, vous n'osez (et ne pouvez) plus exprimer la moindre opinion. Après tout pour parler politique, il faut s'y connaître un minimum en économie, écologie, science, histoire, géopolitique, et autres domaines qui échappent totalement à votre culture gé lamentable (perdre au trivial poursuite, c'est un signe, non ?). Vous décidez donc de rester neutre. Mais ce qui est agaçant avec les neutres, c'est qu'on ne sait jamais de quel côté ils sont.

# Posté le lundi 05 janvier 2009 14:21

Modifié le lundi 05 janvier 2009 14:51

Le scrabble du dimanche après-midi

Le scrabble du dimanche après-midi
Le problème majeur du dimanche midi, c'est qu'il suit de quelques heures à peine le samedi soir ; en général vous êtes encore à deux grammes et n'avez qu'une envie : garder votre vieux pyjama, rester sous votre couette, boire de l'eau gazeuse toute la journée, vous lever pour vomir l'eau gazeuse puis vous recoucher.

Mais le propre des invitations aux repas de famille du dimanche, c'est d'être obligatoire. Vous vous pointez donc à treize heures, pas vraiment fraîche. Vos parents sont sur le pied de guerre, levés depuis six heures du matin pour la préparation du repas, un tablier de cuisine greffé sur le ventre, une cuiller en bois dans la main droite. Le cocktail d'accueil est déjà prêts et les verres bien remplis, vous ne pouvez pas refuser. Ca tombe bien, c'est du rhum. Juste après une cuite au Ti'punch, vous aviez hâte d'y regoûter.

On s'installe dans le salon en entamant la discussion travail. Chacun explique qu'il est très mal payé et que ses collègues sont abominables et que son patron l'exploite. On aborde ensuite le problème dramatique du chômage, qui touche tant de jeunes (vous acquiescez). Et les hommes politiques, tous des pourris, mais dans certains partis beaucoup plus que dans d'autres. La guerre dans le monde (vous hochez la tête). Les impôts. La fuite des cerveaux (bizarre, personne n'a fuit dans cette famille). Le pétrole qui va bientôt nous manquer. L'augmentation du prix de l'électricité (vous bâillez discrètement). Le pouvoir d'achat des ménages. La démission des parents (on sert une deuxième tournée de cocktail). L'impuissance des instituteurs. L'incohérence de l'éducation nationale. Les fonctionnaires. Les titres du journal d'hier. La moumoute du présentateur (tiens, le second cocktail commence à faire effet). La mesquinerie des voisins. Progressivement la conversation dérive, allant jusqu'à : « Qu'est-ce qu'une tomate avec une cape ? – Super tomate ! », puis atteignant son summum avec : « Et un petit pois avec une cape ? Et non c'est pas super petit pois, c'est super tomate déguisé en petit pois ! ».

On passe enfin à table. Vous ne mourez pas vraiment de faim, et c'est bien dommage, car vous allez devoir goûter, sous peine de devoir justifier votre manque d'appétit ou votre éventuelle anorexie, aux deux entrées (coquilles Saint-Jacques et saumon fumé sur toasts), au sanglier sur lit de pommes de terre, au plateau de fromages réunissant les variétés de la France entière, au gâteau à la crème accompagnant le café, et enfin, le clou du repas, à la goutte. Le verre que vous devez boire « cul-sec » et qui vous achève. Il achève d'ailleurs la famille entière, qui roupille autour de la table une demi-heure plus tard.

Pour remettre de l'ambiance, votre frère propose un scrabble (il est nul au Pictionnary). Tout le monde est partant. Un immense sentiment de désespoir vous envahit ; c'est parti pour trois bonnes heures de pseudo-réflexion et de conflits, alors que votre grande naïveté vous amènait à penser qu'un jeu se doit, par définition, d'être ludique.

Chacun pioche sept lettres et tourne son support, l'air soupçonneux, de peur que son voisin ne les lui vole ou jette un oeil pour piquer des idées. Curieuse précaution, a priori personne n'a les mêmes lettres. On tire une lettre au hasard pour désigner l'heureux élu qui aura trois secondes chrono pour trouver le premier mot ; pour une fois ça ne tombe pas sur vous. Vous pouvez poursuivre votre sieste.
Quelqu'un vous tire de votre léthargie, c'est votre tour. Conscient de votre désarroi, votre cher et tendre s'avance vers vous et vous murmure « Tu veux que je regarde ? », ce à quoi vous lui rétorquez un « NON MERCI, j'me débrouille très bien », telle un Cerbère à au moins dix-huit têtes enragées. Vous avez des lettres pourries, et ne pouvez rien pondre à part S-O-T, un sot (masculin de sotte, au cas où ils n'auraient pas compris). Trois points. Superbe.

Arrive le tour de votre père. Il se tient le front dans les mains depuis une bonne dizaine de minutes, mais personne n'ose lui dire qu'il est long. Vous, on vous a insultée trois fois durant les cinq secondes où vous avez déposé votre sot.
Il relève la tête et demande innocemment si on a droit au dictionnaire. Le débat est relancé, la polémique est repartie. On récapitule les règles afin d'éviter toute tricherie. Premièrement, consulter le dictionnaire est autorisé, mais il faut savoir à l'avance quel mot on veut voir. Deuxièmement, les verbes conjugués sont interdits. Il n'y a pas de troisièmement, personne n'ose poser de limite de temps.
Votre père se saisit donc du dictionnaire, regarde trois mots, mais il savait à l'avance qu'il voulait voir ces trois mots. Quelques personnes marmonnent dans leur barbe; devant le fait accompli, on accepte. Le poids de son crâne trop rempli retombe entre ses mains quelques minutes. Puis, se redressant solennellement, il place un I sous le S de votre sot en précisant « Si, symbole chimique du silicium » (ou bien comme dans la phrase si j'avais plus de vocabulaire, mais ce serait trop simple). Il place un C sous le O de votre sot : « Oc, mot signifiant oui dans les régions de France situées approximativement en dessous de la Loire ». Il place un A sous le T de votre sot : « Ta, symbole chimique du tantale » (ou bien comme dans la phrase si j'étais ta mère, mais ce serait trop simple aussi). Enfin, derrière ica, qui ne veut rien dire, il rajoute ques et vous énonce tout naturellement que les icaques sont les fruits de l'icaquier.
Triomphant, il se met à compter ses points, à voix haute, un à un. On aurait tendance à penser que c'est pour ne pas en oublier, mais il s'agit en réalité d'une subtile stratégie destinée à réduire en bouillie le moral des autres joueurs, en leur laissant croire, à chaque point comptabilisé, qu'il s'agit du dernier. S'additionnent donc les points de chaque lettre, puis le mot compte triple (que vous avez lamentablement loupé), et enfin le scrabble, cinquante points de plus car toutes ses lettres sont casées. Il annonce un score de cent six points, et rajoute avec une humilité feinte que pour un début, c'est pas mal. C'est à cet instant que vous abandonne toute envie de réfléchir.

La partie se termine. Votre père est debout sur la table et danse la lambada pour fêter son passage au-dessus de la barre des quatre cents points, grâce à ximénie qu'il vient de placer sur un autre mot compte triple.
De votre côté, vous avez amassé trente-deux points en cinq tours, en plaçant honteusement calé, vide, déçu, et crotte. Votre père vous couve d'un regard dégoulinant de pitié et vous rassure : pour un début, c'est pas mal.

# Posté le vendredi 26 décembre 2008 06:33

Modifié le mercredi 28 janvier 2009 13:56

Qu'est-ce que tu deviens?

Qu'est-ce que tu deviens?
Voilà plus de deux ans que vous n'avez aucune nouvelle de votre ex, et vous vous en portez très bien. Vous qui aviez cru mourir lors de votre rupture, vous trouvez finalement que la vie sans lui est beaucoup plus agréable. Lorsqu'un jour vous recevez un mail inattendu d'une adresse qui vous rappelle quelque chose.
« Salut c'est moi, qu'est-ce que tu deviens ? Ca te dirait qu'on aille boire un verre un de ces quatre, pour se raconter nos vies ? ».
Vous êtes abasourdie. Il se prend pour Ziggy ou quoi ? « Cool, on va rire, on va pleurer ».

Après réflexion, vous auriez bien envie de revoir sa tête. Et puis décliner son invitation reviendrait à lui laisser entendre que vous n'avez pas encore digéré la rupture, ce qui est totalement faux.

Mais ce genre de rendez-vous est potentiellement dangereux. Pourquoi vous rappelle-t-il après un si long silence ? Son chien est mort ? Il vient de se faire plaquer ? Il est en période de doute dans son couple et a envie de tester son pouvoir de séduction ? Et si vous retombiez sous son charme ravageur, comme au premier jour ? S'il voulait vous revoir pour vous avouer qu'il est toujours fou de vous ?

Pour éclaircir vos idées, vous déballez votre carton-souvenirs et ressortez une photo que vous observez, pensive ; constatant qu'il ne vous fait plus aucun effet (vous aviez peut-être quelques problèmes de vue lors de votre rencontre), vous acceptez l'invitation. Puis, comme à votre habitude, vous le regrettez immédiatement, mais le mail est parti, et vous n'êtes pas assez douée en informatique pour le rattraper.

Vous lui avez proposé un rendez-vous deux jours plus tard, dans un café. Il va falloir lui montrer à quel point vous êtes naturellement belle. Ca va être dur. La dernière fois que vous avez croisé un ex dans la rue votre naturel était flagrant : lendemain de cuite, jean-baskets, cheveux gras, pas de maquillage, cernes sous les yeux. Juste quelques courses avant de prendre une douche, et il a fallu que ce fumier croise votre route à ce moment-là ! Vous avez tous deux fait le petit jeu de « On se connaît mais on fait semblant que non parce qu'on n'a pas envie de se parler ».

Le jour J, vous vous pointez au rendez-vous avec quinze minutes de retard pour vous faire désirer, l'air distant et naturellement belle. Votre stratagème semble fonctionner, il vous dit bonjour d'un ton mielleux et séducteur. Il vous trouve changée, vous rétorquez vaguement que ça fait longtemps que vous avez les cheveux courts (au moins trois heures). Lui n'a pas bougé d'un iota.

Vous vous racontez vos vies, la fin de vos études, vos apparts, vos familles. Captivant. Passées ces banalités, vous n'avez plus grand-chose à lui dire. Comme sur la photo, il ne vous fait plus aucun effet. Il vous horripile, même. Lui par contre a beaucoup de choses à dire : ses conquêtes (depuis que vous n'êtes plus ensemble c'est un Don Juan), ses amis (depuis que vous n'êtes plus ensemble il en a énormément, et pas des provinciaux !), ses grosses soirées (depuis que vous n'êtes plus ensemble il sort beaucoup, c'est fatigant), sa voiture (depuis que vous n'êtes plus ensemble il en a une plus grosse, faudrait qu'il vous la montre), etc.

Durant cet interminable monologue, votre esprit vogue vers des millions de possibilités de départ glorieux : vous pourriez vous lever et lui dire, triomphante, qu'il n'a pas changé et qu'il est toujours aussi égocentrique ; ou bien déposer un billet sur la table pour payer les cafés, le remercier pour ce rendez-vous rempli d'échanges sincères, et partir ; ou bien lui lancer que finalement, rester bons amis est une très mauvaise idée car vous n'avez jamais eu aucun point commun. Mais comme d'habitude vous restez bloquée au stade de la cogitation. Les yeux écarquillés d'émerveillement mais l'oreille distraite, vous ponctuez son monologue de « oui, oui », « ah ! », « ah bon ? », « oh... ». Comme pendant les trop longues années de votre relation. Rien n'a changé. Finalement, le plus grand service qu'il vous ait rendu, c'est de vous avoir plaquée. Parce qu'en plus, c'est lui qui vous a plaquée, le salaud.
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# Posté le vendredi 12 décembre 2008 13:38

Modifié le samedi 27 décembre 2008 05:51

Le déménagement

C'est décidé, vous faites le grand saut : vous emménagez ensemble. Le bail est signé, les amis demandent déjà la date de la crémaillère.
Tout le monde semble prêt, sauf vous.

Mille questions tournoient jour et nuit dans votre esprit. Comment se passera la vie à deux ? La routine va-t-elle achever votre passion ? Laissera-t-il ses chaussettes sales traîner par terre ? Doit-on ouvrir un compte commun ? Garderez-vous chacun votre liberté ? Comment répartir au mieux les tâches ménagères ? Allez-vous devenir une vieille mégère aigrie ou resterez-vous la femme formidable que vous êtes ? Où ira-t-il pendant vos soirées entre copines ? Où allez-vous planquer votre carton-souvenirs, dans lequel traînent les lettres d'amour de vos ex, les photos de classe dont vous avez honte, les peluches de votre enfance et autres cadeaux de communion ? Que va-t-on faire du deuxième aspirateur, du deuxième micro-ondes, du deuxième porte-serviettes, sachant qu'il est hors de question de jeter les vôtres ? Comment allez-vous négocier l'achat des meubles et trouver un juste milieu entre ses envies de style « épuré » et votre goût prononcé pour les bibelots en tout genre ? Comment ferez-vous pour balancer ses affaires ignobles sans qu'il ne s'en aperçoive (vieux T-shirts de club de volley, posters de Nirvana, collection de bouteilles d'alcool vides) ? Va-t-il enfin se mettre au bricolage ou devrez-vous faire appel à un plombier pour réparer le lavabo bouché par trois cheveux ? Parviendrez-vous à le convaincre qu'une machine à laver est plus importante qu'un home cinéma ?


Plus le temps de réfléchir, il faut agir. Vos cartons sont prêts, vous y avez noté au gros feutre noir d'importantes indications telles que « haut », « bas », et « fragile ». Lui commence à s'y mettre tout doucement : il entasse ses caleçons dans les mugs, des stylos avec les serviettes de toilette, des DVD avec les fourchettes.

En fin de matinée, votre bande de copains se pointe pour vous aider. Tout en méditant pour rester zen, vous distribuez des directives, vérifiez une dernière fois les cartons, organisez leur empilement dans la camionnette, jetez un ½il sur votre liste, découvrez avec un étonnement feint des nids de poussière insoupçonnés, mesurez la largeur du sommier... qui ne passe pas dans la cage d'escalier. Il va falloir trouver des cordes et une échelle. Génial.
Vous dégotez un vieil escabeau chez l'épicier du coin, et une corde verte abandonnée au fond de la camionnette. Mais comment faire tenir à la verticale (la fenêtre est étroite) un sommier qui n'a comme attaches que ses quatre pieds, avant de lui faire descendre deux étages, sans que personne ne meure au cours de la man½uvre ? Heureusement dans votre groupe d'amis, les mecs sont extrêmement intelligents. Ils proposent tous une solution évidente découlant directement de leur esprit scientifique. Malheureusement un scientifique pense toujours avoir plus raison qu'un autre. Certains hurlent « Mais putain, c'est mathématique ! », tandis que d'autres rétorquent « Mais putain, c'est physique ! ». Après de longues minutes de démonstrations logiques, ils parviennent à trouver un arrangement commun : ils tournicotent la corde verte autour des quatre pieds, puis la croisent autour du sommier, comme une ½uf de Pâques, et enfin font une belle cocarde sur le devant. Mieux vaut se taire et leur confirmer qu'ils sont forts et beaux, sinon ils vous diront que si vous n'êtes pas contente, vous n'aviez qu'à le faire vous-même.
L'opération ne fait aucun blessé. Votre sommier est juste un peu sale car il a frôlé toute la façade de haut en bas avant de s'étaler sur le trottoir. Personne n'a l'air de trouver ça grave. Vous prononcez intérieurement toutes les insultes que vous connaissez, ça soulage.

Les amis reprennent le boulot ; ils descendent et remontent incessamment dans la cage d'escalier. A deux ça ne passe pas, demi-tour. Votre chambre est envahie de gens qui vous assaillent de questions :
« Où je mets ça ? Je crève de soif, t'as pas une bouteille d'eau ? Le meuble d'ordi, on le démonte en entier ? T'as pas un ramasse-poussière, j'ai cassé un verre... »
Des morceaux de meubles se baladent, des tournevis passent de main en main, des blagues fusent pour détendre l'atmosphère, des voitures partent remplies et reviennent vides.

Après plusieurs heures de travail physique intense et des kilomètres de marches piétinées, vous pouvez enfin souffler. Le meilleur moment de la journée arrive : tous assis en rond dans l'appartement vidé et nettoyé, vous décapsulez des bières en faisant le bilan de la journée.

Vous avez rendu les clés de l'ancien appartement, et débarquez à deux dans un capharnaüm innommable. Au milieu des cartons, il installe un petit coin, éclairé par une lampe de chevet sortie d'on ne sait où, deux sandwiches en guise de repas (après une recherche infructueuse des couteaux, vous finissez par étaler la mayonnaise avec un tournevis), une caisse retournée en guise de table, et rien du tout en guise de parasol (hum). Votre meilleur repas depuis longtemps.

# Posté le lundi 08 décembre 2008 06:08

Modifié le mardi 16 décembre 2008 14:40